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    La Mandragore (II)

    Extrait tiré de l'ouvrage Les plantes magiques et la sorcellerie, par E. Gilbert, Moulins, 1899

    Notre précédente étude sur la sorcellerie et la magie a été surtout médicale ; il est naturel, dés maintenant, que nous soumettions à l’attention du lecteur les plantes qui, depuis les âges les plus reculés, ont servi à l’accomplissement des sortilèges.
    Parmi elles toutes, la mandragore est, sans contredit, une des plus célèbres. Elle est, en magie, l’orgueil de sa famille, et les autres solanées, ses sœurs, s’inclinent avec respect devant elle, comme autrefois, dans un songe, l’intendant des Pharaons, vit le soleil lui-même, la lune et les étoiles se prosterner à ses pieds.
    Qui fit d’elle une plante si curieuse, la reine des plantes magiques en un mot ? [...]
    Elle fut primitivement mise en lumière par le savant Théophraste ; mais son auréole s’éclipsa ensuite et l’obscurité l’entourait depuis des siècles, quand elle eut l’honneur d’en être tirée par Brunetto Latei, le maître du Dante, qui lui assigna une place honorable dans ses ouvrages.

    Le rôle de la mandragore en magie fut considérable ! Le philtre dont elle faisait la base procurait des songes dorés et des rêves gracieux. C’était donc là un vrai trésor, mais comme un de ces trésors d’une conquête difficile, dont nous parle la fable. Non que des dragons ou des monstres en fussent les gardiens vigilants des lieux où elle croissait ; mais parce que l’audacieux chercheur qui aurait oser l’arracher de la terre avec ses mains, était, à peu de temps de là, destiné fatalement à mourir.
    Théophraste d’abord, Pline ensuite, ont décrit les cérémonies bizarres auxquelles il fallait se livrer pour cueillir la mandragore. Les hommes, n’osant s’aventurer, se servaient d’un chien qui attirait sur lui le trépas qu’ils évitaient ainsi.
    Pierre Lambécius a publié à ce sujet la description d’une peinture que l’on a retrouvée dans un manuscrit de Dioscoride et que l’on croit être du Ve siècle. Cette image représente, sur un fond bleu, Discodoride assis, et vis-à-vis de lui une femme, qui lui présente une mandragore. Au-dessus de sa tête, on lit en grec : L’invention. Entre Discoride et cette femme, gît un chien mort, au-dessous duquel il a été ajouté aussi en grec, mais d’une écriture plus récente : Chien mort pour avoir arraché la Mandragore. Terrible perspective à laquelle les hommes n’osaient se risquer, et qui les engageaient à des stratagèmes plus ou moins ingénieux. On creusait la terre tout autour de la racine, on l’attachait avec une corde, fixée par l’autre extrémité au cou de l’animal, qu’on chassait vivement, en le fustigeant ; le chien entraînait la plante, succombant ainsi dans l’opération ! Alors l’heureux mortel qui devenait le possesseur de cette racine, ne courait désormais aucun danger, et possédait contre tous les maléfices un trésor inestimable.

     

    II

    La tradition magique, ne pouvait laisser dans l’oubli les qualités et les vertus extraordinaires attribuées à la mandragore.
    Dans la sorcellerie du Moyen Age, on nommait mandragores, des personnages familiers en même temps que débonnaires, apparaissant sous la physionomie de petits hommes, sans barbe, et avec de longs cheveux épars.

    Delrio, dans ses Disquisitions magiques, raconte qu’un jour une mandragore osa se montrer à la requête d’un sorcier que l’on tenait en justice ; le juge ne craignit point de lui arracher les bras, et de les jeter dans le feu.
    On n’ignore pas, d’ailleurs, que la racine de mandragore affecte, par sa forme, une certaine ressemblance avec celle du corps humain. Ce qui peut expliquer la barbarie du juge c’est que les sorciers nommaient mandragores de petites poupées fabriquées avec sa racine, et c’est sous cette forme qu’ils les consultaient dans les cas embarrassants.
    Les anciens Germains avaient eux aussi des mandragores qu’ils nommaient Alrunes. Ils révéraient ces figures comme les Romains leurs dieux lares, et comme les nègres (sic) leurs fétiches. Ces mandragores prenaient soin non seulement des maisons confiées à leur garde, mais encore de toutes les personnes qui les habitaient. Ces statues étaient taillées dans la racine de la plante. On les habillait très proprement, on les couchait dans de petits coffrets ; toutes les semaines, on les lavait avec du vin et de l’eau, et à chaque repas on leur servait à boire et à manger. Faute de ces soins, elles poussaient des cris comme des enfants qui auraient souffert de la faim et de la soif, et cette circonstance attirait généralement de grands malheurs. Enfin, on les tenait enfermées dans un lieu spécial, d’où on ne les retirait que pour les consulter.
    Dés qu’on avait le bonheur d’avoir chez soi de pareilles figures (hautes de huit à neuf pouces), on se croyait heureux. On ne craignait plus aucun danger, on attendait la santé et la guérison des maladies les plus rebelles. Chose plus admirable encore : elles faisaient connaître l’avenir ; on les agitait pour cela et on croyait saisir leur réponse dans les hochements de la tête que ce mouvement leur imprimait.
    On assure que cette superstition, qui existait chez les anciens Germains, subsiste encore aujourd’hui parmi les peuples de la basse Allemagne, du Danemark et de la Suède.
    Cette pratique toute particulière ne doit pas nous surprendre ; ne savons-nous pas qu’en France, en plein XIXe le sorcier exerce une domination indéniable. Toutefois l’usage de la mandragore est considérablement abandonné aujourd’hui.
    L’antiquité la comptait au nombre des remèdes, en raison de l’action stupéfiante qui lui est particulière. De bizarres propriétés, toutes aujourd’hui très certainement et scientifiquement démontrées et constatées, sont attribuées à cette plante, qui naît, croit et se développe dans la plupart des contrées de l’Europe et de l’Asie.
    Dés la plus haute antiquité, Hippocrate en conseillait l’usage contre la mélancolie, et pour combattre les idées de suicide. Les Massagètes, peuple scythe qui habitait les environs du lac Oxien, sur l’Iaxarte, en étaient très partisans comme remèdes ; or les conseils que donne à ce sujet le père de la médecine, prennent naissance dans certains usages signalés par Homère et que les Massagètes connaissaient aussi.
    Sous le nom de Baaras, l’historien juif du nom de Josèphe décrit une espèce de mandragore efficace pour la guérison des personnes soumises à l’influence du démon. Mais, quand on étudie une plante au point de vue magique, il faut bien se garder d’y mêler la médecine, car toutes les drogues varient dans leur application, ou dans leur résultat, selon l’esprit qui le conseille ou la main qui les dirige !

    Les Chaldéens, si célèbres dans leur antiquité par leur science multiple, astrologues, magiciens, astronomes et médecins, ne pouvaient laisser dans l’ombre cette plante extraordinaire. Ils désignent sous le nom de Yabinhin, et lui accorde plus de vertus magiques que de vertus médicinales. Leur silence égal leur prudence, on ne peut avoir le moindre doute à cet égard. […] Ainsi s’expliquent le sommeil extatique des adeptes et les secrets de l’initiation, car des révélations fantastiques entouraient généralement les débuts d’une carrière interdite au profane. […]
    Telles sont les vertus attribuées dans les annales de la magie et de la médecine à cette célèbre plante. On serait bien disposé à penser que les sites particuliers de la Grèce et de l’Italie où elle croit (cavernes et anfractuosité de terrain) sont comme des cadres mystérieux correspondant à ses puissances merveilleuses et terribles ! Mais, hélas ! Tout, en ce monde, peut changer de perspective. Ne voit-on pas la sorcellerie lui assigner une place moins noble, quand elle assure que la mandragore prend surtout la forme humaine, lorsqu’elle naît au pied des gibets, comme engendrés par les débris des suppliciés ?
    Ne quittons point cependant la mandragore sous la fâcheuse impression que lui confère la légende. Elle était quelques fois employée dans la composition du philtre magique et on la considérait comme donnant la sympathie, ce sentiment qui ne peut exister qu’entre deux âmes, et cela sous l’influence de quelque chose d’infini, qui se rapproche de délicates natures aptes à pouvoir se comprendre ! S’il en était ainsi, convenons qu’elle constituerait la base d’un philtre bien puissant, et surtout bien précieux ! Ce sentiment, cela est certain, ne sera jamais et n’a jamais été le fait de ce curieux végétal : car ni la fiction ni la magie n’ont été et ne seront par elles-mêmes susceptibles de pouvoir causer ce bonheur inestimable.

     

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