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    La Sorcière et la Sorcellerie, in Laura Willowes

    Une définition de la Sorcellerie et de la Sorcière par Sylvia Townsend Warner dans son premier roman, Laura Willowes, publié en 192 (disponible en France chez les éditions Joëlle Losfeld, 2007).

     

     — Est-il vrai qu’il est possible de tisonner le feu avec un bâton de dynamite sans le moindre risque ? Autrefois, j’emmenais mes nièces à des conférences scientifiques, et je crois que c’est là que j’ai entendu cette histoire. En tout cas, si ce n’est vrai de la dynamite, c’est vrai des femmes. Elles savent qu’elles sont de la dynamite et elles attendent avec impatience le choc qui va donner un sens à leur vie. Certaines se réfugient dans la religion, et je suppose qu’elles y trouvent leur compte. Mais pour les autres, pour tant d’autres, que peut-il y avoir sinon la sorcellerie ? C’est ce qui leur donne leur réalité. Même si les autres les trouvent toujours tout à fait normales et sans danger et continuent à jouer avec le feu, elles savent au fond d’elles-mêmes à quel point elles sont dangereuses, imprévisibles et extraordinaires. Même si elles n’utilisent jamais la sorcellerie, elles savent qu’elle est là – à portée de main ! Les femmes respectables de la campagne cachent leurs vêtements funèbres dans un coin de la commode, et lorsqu’elles ont besoin d’un peu de réconfort, elles vont les regarder, et elles se disent que, quoi qu’il arrive, une fois encore elles auront l’honneur d’être habillées avec soin.
    La sorcière, elle, conserve son manteau de ténèbres, sa robe brodée de signes et de planètes ; c’est bien plus intéressant à contempler. Et songez, Satan, au compliment que vous lui faites en pourchassant son âme, en la guettant, en la suivant dans tous ses méandres, rusé, patient, et secret, comme un noble gentilhomme chassant le tigre. Son âme – alors que personne n’accorde le moindre regard à son corps ! Ils la connaissent si bien, ils sont si sûrs d’elle. Ils disent : « Chère Lolly ! Qu’allons-nous lui offrir cette année pour son anniversaire ? Peut-être une bouillotte ? Et si on lui donnait un beau foulard en dentelle noire ? Ou une nouvelle boîte à ouvrage ? L’ancienne est bien usée. » Alors que vous dites : « Viens ici, mon oiseau ! Je te donnerai la dangereuse nuit noire pour y étendre tes ailes, et des baies vénéneuses pour que tu les manges, et un nid d’os et d’épines, dangereusement perché, là où nul ne peut l’atteindre. » Voilà pourquoi nous devenons sorcières : pour montrer notre mépris pour l’idée que la vie est une affaire raisonnable, pour satisfaire notre soif d’aventure. Ce n’est pas de la malice, ni de la méchanceté – enfin, peut-être est-ce de la méchanceté ; car la plupart des femmes aiment ça – mais certainement pas de la malice : nous ne devenons pas sorcières pour tourmenter le bétail ni pour faire vomir des épingles à d’horribles enfants, ni pour – comment dit-on ? – « briser la vie conjugale ». Bien sûr, en ayant ce pouvoir, on peut se laisser tenter par ce genre de choses, soit pour se défendre, soit tout simplement par jeu. Mais la magie noire est une misérable sorcellerie de cuisine, sans aucune valeur, et la magie blanche ne vaut pas mieux. On ne devient pas sorcière pour courir à droite et à gauche en faisant tout le mal possible, pas plus que pour faire le bien, comme un voyageur de commerce sur un manche à balai. C’est au contraire pour échapper à tout cela – pour mener sa propre vie, et non plus une existence parcimonieusement accordée par les autres, pour ne plus se contenter du trop-plein charitable de leurs pensées, tant de tranches de vie rassise par jour, tout comme le régime des asiles de pauvres qui est scientifiquement calculé pour maintenir la vie.