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    Le Mythe de la Grande Déesse

    Extrait du livre Helrunar de Jan Fries
    Traduction & adaptation Aranna © 2013

    Jetons un œil sur le mythe de la Grande Déesse. Pour commencer, on devrait mentionner que ce mythe est fondé sur un modèle monothéiste. Dans la pensée du XIXe siècle, l’idée d’un seul dieu omnipotent, généralement le Patriarche de la religion judéo-chrétienne, était tenue pour acquise. En pensant à la Préhistoire et en regardant ces statuettes [NdT : les Vénus préhistoriques] il semblait naturel de songer à une divinité monothéiste semblable pour notre lointain passé. Maintenant, il n’y a absolument aucune preuve d’un monothéisme premier. Toutes les cultures païennes que nous connaissons vénéraient un éventail de déités en charge de tous les aspects de la vie. Parmi elles, un grand nombre de divinités féminines. Nous les rencontrons en tant que protectrices des villes et des cités, des campagnes, des arts, des métiers, des artisans, de la guerre, des techniques, de l’amour, de la famille, de la justice, des espaces sacrés, de la chasse, des sciences, de la fortune etc. Quelques-unes en lien avec la nature (probablement des déesses associés plus particulièrement avec certains aspects spécifiques comme les rivières ou les montagnes) et aucune d’entre elles n’agissait comme une Déesse-Mère regroupant toutes ces fonctions.
    L’identification d’une seule déesse de la nature, regroupant plusieurs déesses sous son nom, n’apparaît qu’une seule fois durant toute l’Antiquité, dans L’Âne d’Or d’Apulée (vers 175 ap. J.C.) avec l’identification la Isis des Cultes à Mystères gréco-romains.

    Avec l’avènement du Christianisme, les déesses de toutes sortes connurent une période difficile. Cela évolua quelque peu avec la Renaissance, quand d’étranges déités grecques apparurent dans l’art et la littérature sous formes de métaphores poétiques. Ce n’est qu’avec l’Industrialisation que les poètes romantiques commencèrent à louer la beauté de la nature, et à l’identifier à des déesses grecques et romaines. Nous arrivons ici aux prémisses d’un nouveau type d’interprétation. Avec les années, un nouveau modèle de rôle supposa que les dieux (masculins) présidaient aux technologies et au progrès tandis que les déesses (féminines) étaient honorées pour la chasteté, la fertilité et une tendresse maternelle envers toutes les créatures vivantes. [NdT : Cette interprétation de la Déesse comme une Mère prenant soin de ses enfants n'est pas sans m'évoquer la figure victorienne de l'Ange du FoyerMère Nature est une invention de la période industrielle. D’après le fascinant The Discovery of the Modern Goddess de Ronald Hutton (dont on peut trouver la majeure partie dans The Triumph of the Moon, 1999), Eduard Gerhard, en 1849, a été le premier auteur à proposer l’idée d’une seule et unique déesse derrière toutes les déesses antiques. Cette théorie reçue bientôt beaucoup de soutien. Chaque fois que des chercheurs trouvaient des représentations d’anciennes déesses (ou d’étranges figurines féminines), ils les classaient immédiatement parmi les représentations de la Grande Déesse. Le monothéisme allait de soi pour eux. Cette conception aboutie à l’idée d’une société matriarcale.

    Plusieurs éminents spécialistes adoptèrent cette attitude, comme Sir Arthur Evans, à qui nous devons la civilisation matriarcale minoenne, centrée sur la déesse. Les musées crétois sont remplis de statuettes masculines qui auraient facilement pu être étiquetés comme étant des dieux et qui ne figurent de toute façon jamais dans les livres populaires. Dans le même temps, plusieurs spécialistes sélectionnèrent toute une variété de symboles qui, comme ils le croyaient, avaient représentés la Grande Déesse. Ces images de la Déesse étaient toutes des artéfacts comportant des creux, des trous, des cercles ou des spirales. De telles interprétations en disent plus long sur les chercheurs du XIXe siècle que sur les croyances de ces peuples soi-disant primitifs. La théorie de la Grande Déesse fut progressivement étayée et envahi les mouvements féministes et New Age. La Déesse devint un signe d’émancipation féminine. La Grande Déesse personnifiait purement et simplement Mère Nature. Les déesses antiques représentaient le commerce, le savoir-faire, l’artisanat, diverses activités et aspects de la civilisation. La Grande Déesse moderne était vénérée uniquement pour sa capacité à mettre au monde et à élever des enfants.

    Cette tendance a évoluée au cours des dernières décennies. Plusieurs féministes tentèrent de s’opposer au culte de la Grande Déesse, insistant sur le fait que l’égalité des droits ne devrait pas provenir d’une théorie mythologique grandement discutable. Les recherches publiées par Peter Ucko et Andrew Fleming dans les années soixante ont montrées que la théorie d’un matriarcat antique fondé sur la vénération d’une Grande Déesse reposait sur des fondations extrêmement bancales. Ils ne la réfutèrent pas mais insistèrent simplement sur le fait qu’en l’état actuel de nos connaissances, rien ne pouvait être certain. Durant la décennie suivante, la plupart des spécialistes devinrent extrêmement prudent en ce qui concernait la Déesse et sa société matriarcale. Pas le mouvement païen ni la Wicca ou le New Age. À travers la triple Déesse de la Wicca moderne, une invention de Robert Graves, nous retrouvons une des conceptions les plus conservatives de la spiritualité féminine. La Déesse est ici réduite à des fonctions biologiques : vierge, mère, vieille (ménopausée).

    La Déesse de la Wicca est aussi intéressante parce qu’elle fournit un bon exemple du fait qu’une déité totalement moderne à qui l’on accorde suffisamment de croyance est aussi fonctionnelle qu’une ancienne divinité. Certains wiccans ont tendances à croire que leur Déesse est le plus ancien prototype d’une divinité féminine au monde, et se voient souvent comme perpétuant une "ancienne religion". Pour moi, [NdT : Jan Fries] ils sont une illustration fascinante du fait que des déités peuvent à tout moment voir le jour et qu’une Grande Déesse moderne peut être aussi fonctionnelle qu’une authentique divinité antique. Tous ceux qui ont pratiqué un rituel wiccan se sont rendus compte que cette Déesse est définitivement une réalité, peu importe qu’elle soit aussi récente. "Créer un dieu" arrive plus souvent que la plupart des gens en aient conscience ou ne soient prêt à le reconnaître. En fait, se connecter à la Déesse est beaucoup plus facile que de se connecter à d’anciennes déités. Réveiller un dieu ancien et oublié est un processus laborieux qui requiert souvent des années de travaux de transes spécifiques, une implication émotionnelle et beaucoup de patience. Beaucoup de ces anciens dieux sont dans un état misérable après un millénaire d’oubli. ils n’ont plus ou peu d’énergie, sont complètement déconnectés de notre époque et demandent un temps de rééducation pour s’adapter à notre manière de penser. J’en ai rencontré plusieurs qui, après avoir été réveillées, n’éprouvaient que du ressenti, abhorraient les humains modernes et hurlaient pour avoir leurs offrandes de sang et de violence. Certaines d’entre elle parvinrent à faire la transition et choisirent de s’ouvrir à notre époque, mais le processus s’avéra souvent lent et délicat.
    Faire une nouvelle "ancienne déité" est nettement plus simple. La Wicca l’a fait, à l’instar de nombreux autres cultes au fil de l’Histoire. Chaque fois qu’une nouvelle déité voit le jour, ses prophètes s’agitent pour prouver qu’elle est véritablement ancienne et vénérable. Cela en dit long sur l’esprit humain.

    Il n’est pas dans l’intention de ce texte d’embêter les personnes croyant à la Grande Déesse du Paléolithique ou dans une société matriarcale remontant à la période glaciaire. Pour ce que j’en sais, ces choses sont tout à fait possibles. Le problème est de parvenir à les prouver. Nous ne savons pour ainsi dire rien en ce qui concerne la religion et l’organisation sociale humaine pendant la période de 30 000 ans de l’Homo sapiens sapiens (européen). Pendant une si longue période, toutes sortes de religions et d’organisations ont pu exister. Nous devons admettre que nous ne savons pratiquement rien et que nous avons tendance à établir des généralités à partir de preuves infimes. Si vous avez réellement de l’intérêt pour ces cultures, gardez l’esprit ouvert.

     

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