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    Seidr et Chamanisme

    Seidr : The Gate Is Open, Katie Gerrard
    Traduction & adaptation par Aranna © 2012

    (Note : Les mentions suivies d’un astérisque indiquent que la traduction provient du livre La Voie spirituelle du chamane, traduit par Zéno Bianu)

    Le seiðr contemporain est souvent décrit comme une sorte de chamanisme. Parfois, il est même désigné spécifiquement comme du chamanisme nordique. Peut-on -et doit-on- décrire le seiðr comme étant du chamanisme ? Si le mot chamanisme n’est pas la meilleure terminologie, y en a-t-il une meilleure ? Blain utilise le terme « chamaniste ». Est-ce préférable ? Et si oui, en quoi ce terme serait plus acceptable?

    À l’origine, le terme chamane a été employé au sein des Toungouses et des Evenks de Sibérie pour désigner l’ensemble des personnes ayant recours aux techniques de l’extase. D’abord circonscrit à ce cadre ethnologique et anthropologique très précis, les anthropologues et les ethnologues l’ont rapidement démocratisé en l’utilisant pour désigner des pratiques et des idées similaires qu’ils ont pu trouver dans d’autres cultures. L’emploi de ce terme évolua rapidement pour désigner un large panel de techniques extatiques et de transes. Ce fut particulièrement le cas dans les années soixante en Amérique où le chaman mot fut bientôt utilisé pour décrire «tout praticien de la magie tribale».

    Ronald Hutton souligne que cette tendance est beaucoup moins fréquente chez les anthropologues britanniques, qui utilisaient différents termes pour décrire ces différentes techniques de manière individuelle plutôt que de recourir à l’utilisation du mot chaman de manière systématique. Ceci nous laisse avec la question de savoir ce qui définit exactement le chamanisme.

    Devons-nous considérer uniquement les pratiques issues des tribus de Sibérie, puisqu’elles ont donné naissance à ce terme ? Ou devons-nous nous baser sur une échelle plus large pour examiner et inclure les pratiques du monde entier qui ont été décrites comme « chamanique » ?

    Le problème est amplifié quand on garde à l’esprit que, comme le seiðr, le chamanisme n'était pas simplement un ensemble de personnes avec un ensemble de pratiques. Ou plutôt, le chamanisme sibérien couvre une vaste zone habitée par différentes tribus qui pourraient toutes avoir des théories et des pratiques quelques peu différentes. Pour augmenter encore la confusion, et sans surprise, le terme a été ensuite repris par l’occultisme occidental et par le mouvement New Age, la publication du livre de Michael Harner, La voie spirituelle du chamane, ayant contribué à cette distorsion. Des lors, sur la base de ces différentes techniques, le terme chaman est devenu synonyme de transes, d’états altérés, de voyages astraux, de voyages intérieur et de communication avec « l'autre ». Le déclenchement d’états de conscience altérée grâce à l’utilisation d’un tambour et par le biais de la danse joue également un rôle important dans ces rituels chamaniques.

    Michael Harner était professeur d’Anthropologie qui, après avoir été confronté à diverses pratiques culturelles indigènes, s’en est inspiré pour étudier les techniques de transes et de voyages, et créer un chamanisme occidental. Le Core-chamanisme de Harner reprend des motifs trouvés dans différentes cultures et les syncrétise pour aboutir à un modèle de chamanisme qui n’est pas rattaché à un système de croyances et peut être appliqué de manière universelle. Ces différents motifs incluent l’initiation, les voyages dans le monde d’En-bas et le monde d’En-haut, la guérison spirituelle et le travail avec les animaux de pouvoirs. Ses déclencheurs de transe sont considérés comme étant plus sûrs que les méthodes traditionnelles parce qu’elles sont provoquées par les battements d’un tambour plutôt que par des hallucinogènes. Le chamanisme de Harner est accessible à tout le monde. Tandis que dans les cultures tribales le chamane était un individu qui vouait sa vie entière à la pratique de son art, les étudiants de Harner sont des « chamans du week-end ». À la place du chamane choisi par les esprits et dont la fonction est réservé à quelques élus, tout le monde peut devenir chamane : il suffit d’avoir le bon livre ou de s’inscrire dans le bon atelier.

    Au sein d’une société tribale, le chaman n’a pas toujours envie d’en être un, ce sont les esprits qui le choisissent. Le chaman n’est que rarement impressionné par la tournure des événements mais il n’a pas la possibilité de refuser l’appel au contraire des néo-chamans qui choisissent d’emprunter cette voie et de partir à la recherche des esprits. Une autre différence est que les consultants des chamans formés par Harner (les personnes pour qui ils effectuent un travail) réalisent le voyage eux-mêmes ou accompagnent le chaman. Dans les sociétés tribales, cela aurait été considéré comme trop dangereux. Le voyage était entreprit par le chaman au nom de la personne qui le demandait, à la fois parce qu’il avait la capacité de le faire et parce qu’il possédait une protection contre les esprits. Le chamanisme est devenu quelque chose qui implique un état de conscience altéré (ou état de transe), état décrit par Harner sous le nom d’ECC, état de conscience chamanique*. Harner définit un chaman comme suit :

    « Un chaman est un homme ou une femme qui entre dans un état de conscience altéré, volontairement, afin de contacter et d’utiliser une réalité cachée en vue d’acquérir connaissance, pouvoir et facultés de guérison. Le chaman possède au moins un, et généralement plusieurs « esprits » à son service. » *

    Est-ce semblable au seiðr ? Certes, nous avons trouvé des exemples de pratique du seiðr montrant quelqu’un entrer dans un état altéré dans le but d’acquérir des connaissances et parfois même pour acquérir du pouvoir et être en contact direct avec.

    La Saga des Groenlandais montre que Thorbjord était capable d’entrer en communion avec les esprits, mais étaient-ils à son service ou bien communiquait-elle simplement avec les esprits du pays où elle se trouvait ? Il est également possible de considérer la fylgia et le hugr comme des esprits que la personne pratiquant le seiðr aurait à son service, mais tout le monde n’en possède-t-il pas ?

    Par conséquent, qu’est-ce qui différencie le chaman de la personne ordinaire ? Et existe-t-il seulement une différence ? Bien que les Sibériens pensaient qu’il fallait répondre à un appel et acquérir des compétences particulières pour devenir chaman, le livre de Harner permet à n’importe qui de se proclamer comme tel. Pouvons-nous reprendre la définition de Michael Harner pour l’appliquer au seiðr ? C’est sans doute possible, bien que Hutton souligne que la définition de Harner pourrait également comprendre les rebouteux. Cependant ces derniers ne sont pas si éloignés des chamans, vivant à l’écart de la communauté et ayant un rôle spirituel actif.

    Mircea Eliade, dans son livre Le Chamanisme, décrit le chamanisme comme un voyage de l’âme dans le monde d’En-haut alors que les rites du seiðr contemporaine impliquent plus souvent un voyage dans le monde d’En-bas que dans celui d’En-haut. Il existe cependant certaines similitudes entre le seiðr et le chamanisme, chez les chamans de Sibérie en particulier.
    La première étant que le monde est divisé en trois niveaux et que de nombreuses tribus voient le monde comme un arbre. Les Scandinaves avaient Yggdrasil comme arbre de vie. Il y avait également la croyance dans le monde des esprits, certains de ces esprits étant souvent des animaux. Les chamans sibériens contrôlaient ces esprits tandis que le concept scandinave du hugr montre qu’une partie de l’âme d’une personne pouvait être employé pour le seiðr et la sorcellerie. Les chamans étaient détachés de toute fonction religieuse. Les tribus sibériennes comprenaient des prêtres pour ce qui avait trait à la religion tandis que les chamans servaient leur communauté de manière distincte. Les Scandinaves avaient des goði pour les affaires religieuses, les völva et ceux qui pratiquaient le seiðr constituant une catégorie distincte. Chez les Tchouktches, le chaman « coulait » quand il visitait les autres mondes. De façon semblable, la Völuspá décrit une völva se noyant tandis que sa vision s’achève. Fait intéressant, la plupart de ces exemples peuvent également être transposé dans d'autres cultures et pratiques religieuses. C’est ce qui rend le terme chaman si facile à utiliser pour décrire toutes sortes de pratiques d’extases. C’est la raison pour laquelle Harner décrit le chamanisme comme étant une composante fondamentale de la société humaine - l'idée d'un état ​​de conscience altéré, le voyage astral, et le contact avec le monde des esprits est très répandue dans de nombreuses cultures autochtones (et contemporaines) différentes.

    Peut-on les regrouper tous les deux sous l’appellation chamanisme ?
    Jenny Blain (par rapport à la question principale le seiðr est-il du chamanisme) demande si nous possédons une définition suffisante de ce qu’est le chamanisme pour être en mesure d’y répondre. Je suis d’accord avec elle et je me demande même si nous avons une définition convenable de ce qu’est le seiðr pour être en mesure de répondre à la question.
    Si le seiðr regroupe de nombreuses pratiques différentes et qu’il est difficile de le définir précisément, et si le chamanisme pose le même genre de problèmes, alors comment pouvons-nous chercher à savoir si ces deux pratiques sont la même chose et s’il est correct d’utiliser le terme de chamanisme pour décrire le seiðr ? Blain soulève un autre problème : chaman était un titre honorifique, ce qui suggère que vous ne pouviez pas vous proclamer comme tel, quelqu’un d’autre devait le faire.
    Serons-nous jamais en mesure de pouvoir donner au seiðr la dénomination de chamanisme ?
    Les interrogations qui entourent ce débat sont si nombreuses et variées que je pense que l’utilisation par Blain du terme chamanisme est de loin la plus appropriée.
    Cependant, tous les aspects du seiðr montré dans les Eddas et dans les Sagas étaient-ils de nature chamanique ? Encore une fois, nous sommes confrontés au fait que le seiðr regroupe de nombreuses pratiques différentes et qu’il est impossible de retourner dans l’Antiquité pour en dévoiler tous les aspects chamaniques. C’est la même chose pour le seiðr contemporain, la pratique d’un groupe ou d’une personne peuvent comporter des aspects chamaniques alors que ca ne sera pas le cas dans un autre groupe ou chez une autre personne.

    Dans l’ensemble, cependant, je crois qu’il est plus pratique d’utiliser le terme chamaniste quand on parle du seiðr, à la fois dans l’Antiquité et dans les pratiques actuelles.

     

     

     

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